Parmi les bienheureux originaux que j'ai eu le plaisir d'accompagner en voyages, l'une fut à la fois un cauchemar, et
un enchantement.
Cette dames respectable d'environ 70 ans, était une cliente habituelle que je retrouvais souvent dans mon bus, pour toutes sortes de destinations très variées. Elle arrivait le
matin bien avant tout le monde. Sachant qu'on partait habituellement vers les 4 h du matin vous imaginez l'heure à laquelle elle se pointait au point de rendez vous. Nous nous sommes souvent
demandés si elle se couchait. Le matin, elle était là, immobile, sa valise à ses pieds, un grand manteau même l'été, le chapeau sur la tête et ses gants. Le sac à main pendait à son bras,
sagement, immobile. Tout le temps où elle attendait, elle ne bougeait pas. Quand vous attendez, surtout avant un voyage, vous marchez de droite à gauche, vous regardez les pubs si vous êtes
en ville, ou les étoiles si vous êtes à la campagne. S'il y a un siège d'abribus, vous vous asseyez, vous vous levez, faites quelques pas, vous rasseyez, changez de fesse, regardez votre montre,
vérifiez pour la dixième fois que vous n'avez rien oublié... Elle, rien. L'immobilité totale, et aucune expression sur le visage. La première fois que je l'ai vue apparaître dans la lumière des
phares, le chauffeur me dit: "Tu verras, elle est bizarre. Elle peut être aussi sympa qu'elle peut être emmerdante". Je sais que ce sont des mots qu'on ne devrait pas utiliser "quand c'est qu'on
cause bien". Mais comme ce sont des citations, on n'a pas le droit de les dénaturer. Le langage des chauffeurs de bus entre eux est bien loin de la langue de Molière.
Au fur et à mesure que les gens arrivent pour un voyage, c'est toujours la pagaille. On se retrouve, on discute, on s'installe. Comme elle était toujours dans les
premières inscrites à l'agence, elle avait droit à une place avant. Côté fenêtre. Dans les agences, on commence les inscriptions par les sièges avant. Si vous êtes le premier, vous avez droit à
la place derrière le chauffeur, ou juste à l'entrée. Les départs se font dans une ambiance joyeuse et bruyante, ça monte, ça redescend parce que ça a oublié quelque chose dans la sac. Bref, c'est
le souk!
Mais elle, non. a l'arrivée, elle salue fort courtoisement de la tête le chauffeur et l'hötesse. Mais elle ne leur serre pas la main, ne les embrasse pas, rien. Beaucoup
de nos clients deviennent des amis à force et on les retrouve toujours avec plaisir. Mais elle, rien. Elle rejoint sa place, toujours la même. Avec soin, elle dépose son
manteau dans le rack au dessus de sa tête, le chapeau installé dessus soigneusement. Puis son sac dans le filet devant elle, et elle s'assied, ....avec ses gants. Quel que soit le temps, la
destination, elle a toujours ses gants.
Au début, je pensais que cette personne soufrait peut être d'une maladie qui la gênait. Elle avait le teint et les yeux très clairs, je lui attribuais une peau
fragile. Cela n'avait pas l'air dêtre le cas. Dans le bus, elle ne parlait pas à ses voisins, restait distante, toujours méfiante, comme si les autres lui voulaient du mal. Elle regardait et
prenait des notes. Elle n'avait pas d'appareil photo et n'achetait jamais de cartes postales. Au fil des voyages, j'appris ainsi, par les autres, qu'elle avait été d'abord professeur,
puis inspectrice d'académie.
A son arrivée à l'hôtel, elle se précipitait dans sa chambre, et javais intérêt à ce qu'elle ait une chambre qui lui plaise, sinon dans les 2 minutes elle était
redescendue, et faisait un scandale au milieu de la réception. Le problème, c'est qu'on ne savait jamais si on allait tomber juste. Il suffisait qu'on pense lui faire plaisir en lui donnant
une chambre au calme sur la cour pour qu'elle la trouve sinistre. Au contraire, une chambre gaie, sur une rue passante ou piétonnière était trop bruyante. Le scandale continuait jusqu'à ce
qu'elle obtienne satisfaction. L'agence la ménageait parce qu'elle faisait plusieurs voyages par an et ne chipotait pas sur les frais. J'ai eu des problèmes avec elle, parce que je ne voyais pas
de quel droit elle me demandait de la changer de chambre sous prétexte que la vue n'était pas à la hauteur de ses éspérances. Quand c'était possible, qu'il restait des chambres libres, je le
faisais volontiers, mais le jour où elle m'a demandé de virer un client pour prendre sa place, j'ai dit non. Elle me menaça de rester dans la réception toute la nuit. Je restais ferme sur mes
positions, et je lui dis que si cela pouvait lui faire plaisir, je n'y voyais personnellement aucun inconvénient. Elle céda et regagna la chambre, tout à fait plus que correcte qui lui était
dévolue.
Parfois, la situation devenait difficile dans le bus, et elle faisait des réflexions sur les autres clients, trop bruyants, qui chantaient trop fort, qui lui mettaient la
climatisation sur le nez, tout était bon pour râler. C'est le moment que choisissait le chauffeur, pour la faire entrer en scène:"Mme X....., pouvez vous nous raconter l'histoire du pays, s'il
vous plaît?". Alors, c'était le silence dans le bus, tout le monde attendait qu'elle prenne la parole. Et elle racontait, elle contait plus exactement. Pendant une heure, on remontait le temps,
on vivait l'une ou l'autre époque, les grands événements. Le plus frappant fut un tour d'Andalousie. Elle fut géniale: drôle, inventive, convaincante, érudite... Elle était fascinante quand elle
racontait. Elle avait un pinceau dans la voix, on visualisati tout ce qu'elle disait. Ses mots étaient précis, fluides, un vrai régal. C'était une encyclopédie à elle toute seule.
Un soir, nous nous dirigions vers la salle à manger, après un petit détour aux toilettes. J'entrais, elle était entrain de se laver les mains au lavabo. Deux minutes
après, quand je ressortis, elle était plantée au milieu de la pièce. C'était la première fois que je la voyais sans gants. Je fis comme elle, frictionnais mes mains sous le jet d'eau et
m'apprêtais à ressortir. Je me mis derrière elle pour la laisser sortir la première. Elle ne bougeait toujours pas, plantée là, comme une souche.
"Je vous en prie Madame, après vous...."
Elle était immobile, les deux mainstendues devant elle, son sac sur le bras.
"Je ne peux pas... Je ne peux pas ouvrir la porte."
J'étais complètement déconcertée. Ce n'était pas la première fois que je venais dans cet hôtel, la porte s'ouvrait sans difficultés, je ne comprenais pas.
"Mais si, Madame, elle n'est pas dure, et la poignée est très souple"
Elle ne bougeait toujours pas. Je commençais à me demander ce que j'allais faire. Je n'osais pas passer devant elle comme une impolie, mais je ne me voyais pas rester
plantée au milieu des lavabos pendant toute la soirée.
"Non, je ne peux pas..... Je vais me salir les mains..."
Je fus soulagée, je dis "pardon", passais devant elle et lui ouvris la porte. Elle passa devant moi, rouge comme une pivoine, gênée au delà de tout. Elle ne me dit
ni merci, ni rien. Elle était raide comme un passe-lacet.
Je parlais de ma mésaventure au chauffeur qui la connaissait bien, et lui demandais comment elle faisait si elle était toute seule dans les toilettes.
"Elle ne sort pas... Ou si elle a ses gants, elle les enfile. Là, elle a dû les oublier. Si je ne la vois pas à la salle à manger, je vais la chercher. Sinon, elle est capable de ne pas manger
pour ne pas toucher une porte de toilettes après s'être lavé les mains"
Cette dame avait la phobie des microbes. C'était pour ças qu'elle portait toujours des gants, qu'elle ne parlait à personne, ou toujours à distance
respectueuse. Son gros boulot pendant le voyage, c'était que le moins possible de gens soient au courant de cette manie. Tout le monde le savait, mais tout le monde faisait comme si de rien
n'était.
Il y a des gens bizarres partout