2009 07 03, sexagénaire.
Et bien oui, aujourd'hui j'ai 60 ans! Je suis sexagénaire selon le vocabulaire habituel. "Senior" pour causer politiquement correct. Et j'ai du mal à le
croire! Dans une glace, je me vois changée, mes cheveux ne sont plus noirs mais poivre et sel, (cela fait le charme des messieurs, pourquoi pas des femmes?) mes traits sont un peu plus
flous qu'à 30 ans,( mais moins durs et plus souriants) mais je me sens bien. Aussi bizarre que ça puisse paraître, je me sens bien mieux qu'à 20 ans.
Quand je regarde en arrière, je ne vois rien à changer. J'ai eu la vie que je voulais. Si c'était à refaire, je referai les mêmes choses, et les mêmes erreurs!
Certains moment de ma vie n'ont pas été glorieux, j'ai eu comme tout le monde des moments pénibles voire très durs, mais aussi loin que mes souvenirs me portent, j'ai ressenti autour de moi de
l'amour, de la tendresse. Mon enfance fut heureuse dans une famille pas très riche mais où l'on s'est occupé de nous avec attention. On nous a appris à voir le monde, le regarder pour essayer de le
compprendre. On nous a donné l'amour du travail bien fait, des belles choses. Il y a bien quelques personnes que je supporte pas, voire que je ne veux pas voir chez moi, mais à
part ces quelques cas particuliers que j'ignore conscieusement, rien à signaler.
Ce qui me paraît ce soir très important, c'est que je ne me suis jamais ennuyée à mon travail. Je voulais travailler de mes mains, j'ai appris le métier de
potière-céramiste comme apprentie chez un artisan. Ce fut dur, mais j'ai appris et plus j'apprenais, plus je pouvais m'affranchir de la technique pour faire ce qui me plaisait, du modelage ou
de la décoration. Je faisais en même temps l'école de dessin, étudiais l'histoire de l'art, l'architecture. Je me suis régalée pendant ces années d'études.
Puis j'ai eu des ennuis de santé, j'ai du arrêter la poterie. Du moins j'aurais du! Mais je continuais à travailler à l'atelier le matin, déjeuner chez mon patron
et revenir à 14h30 en ville. Dans les années 70-75, le travail n'était pas une denrée rare, si on cherchait on trouvait. J'ai vendu des appartements pour un promoteur pendant 2 ans. C'était
intéressant: faire les plans de financement, trouver des capitaux, faire visiter des appartements, assister aux réunions de chantiers, tout cela m'intéressait. Mon employeur m'aurait gardée, mais
je ne voulais pas habiter Lyon, je suis partie. En 1974 je cherchais de nouveau du travail.
Le département lançait un programme de constructions de bâtiments publics: foyer d'enfants, gandarmeries, ANPE... Il fallait faire des maquettes. Je rentrais pour un an
chez l'architecte départemental comme maquettiste. Là encore ce fut passionnant.
A la fin de ma mission, je recherchais un emploi, et en attendant de trouver de quoi faire chauffer ma gamelle, je travaillais dans l'hôtellerie. Là aussi, j'aimais bien le
travail, mais la mentalité des hôteliers, les conditions de travail ( environ 54h par semaine (congé le jeudi) payées 40h au SMIC pour deux langues étrangères, le courrier en français,
anglais et italien, le standard, la main courante du resto, la surveillance des femmes de chambre et des 33 chambres du motel..) étaient ignobles, un patron qui considérait ses employés comme
du sous-personnel, qui "gueulait" sans arrêt pour tout et pour rien, sur tout le monde, tout ça eut raison de ma patience. D'accord, c'est une vertu que je ne possède que dans des limites très très
raisonnables, mais là trop c'était trop!Je les plantais là en plein mois d'août. J'avais demandé à avoir mon congé légal, un jour et demi par semaine: "C'est impossible! Je peux vous donner 100F de
plus par mois, mais pas de congé supplémentaire". Je répondis fort élégamment "que dans ce cas, je m'en allais et qu'ils trouveraient bien une autre imbécile pour prendre ma place". Je partis et ne
demandais même pas mon salaire de la quinzaine! Ils n'ont rien osé me dire car j'avais un certificat médical. J'étais tellement fatiguée et stressée que j'avais pris du "diabète nerveux" au dire du
médecin. Je ne sais pas exactement ce qu'il entendait par là, mais j'aurais pu boire une citerne d'eau par jour, moi qui suis d'ordinaire un vrai chameau! Dès que j'eus quitté ce travail, en moins
de deux semaines je récupérais mes joues roses et mon moral.
Et j'allais toujours à la poterie dès que j'avais un moment de libre. J'en aimais l'odeur, ma table à décoration, avoir les mains dans la terre, bidouiller les couleurs,
créer des décors, dessiner. Je fis même des dessins érotiques chinois d'après des "les Contes de Nuages et de la Pluie" pour décorer une salle de bains. C'était très osé pour moi qui sortais
d'une sorte de couvent des Oiseaux pour jeune fille modèle. J'appris beaucoup à faire ces dessins car les perspectives étaient ardues, les détails fouillés et mon pinceau était de la taille d'un
gros fil! Je suais sang et eau sur tout ça, mais je m'amusais.
Puis je repris le travail à la poterie. J'étais formée, avais un beau diplôme que j'ai perdu depuis longtemps et que jamais personne ne m'a demandé! Les conditions
étaient différentes, j'avais "mon" atelier dans une "Maison des Jeunes", mais j'étais responsable de mes achats, le bon fonctionnement des cours.... Mon directeur me faisait confiance et
me laisait faire à mon idée. Ce furent des années magnifiques. C'était dur car j'avais environ 10 élèves par cours, adultes et enfants confondus et une vingtaine d'heures par semaine, sans compter
les heures d'enfournement. La poterie n'ayant pas d'âge, je ne jugeais pas nécessaire de sélectionner les élèves et de les classer. Cela fonctionnait très bien, l'atelier était lancé et j'avais
environ entre 60 et 80 élèves par semaine, et peu de défection encours d'année. Ce dont je suis toujours très fière. Je n'étais pas employée à plein temps, mais vacataire. Ce qui me laissait du
temps pour aller à l'atelier pendant les vacances ou faire des centres aérés. J'eus cet atelier pendant 6 ans.
Puis je tombais amoureuse! Il n'habitait pas ma ville et je décidais de le rejoindre à Valence. Je fermais la porte de la poterie avec un cafard gros comme une maison, et je
partis dans la Drôme pour vivre avec l'homme de ma vie. La transplantation ne fut pas facile tous les jours. On ne se fait pas des amis si facilement et j'étais souvent seule. Mais comme je n'ai
pas le caractère à m'ennuyer, je m'adaptais. C'était en 1978, et celui que j'avais choisi est enore à mes côtés. Ce qui me surprend toujours! Connaissant mon caractère, qu'il puisse
me supporter depuis si longtemps, cela m'émerveille chaque matin.
Je recherchais du travail. Dans la Drôme, pas de poterie en vue. Suite à une erreur de numéro de téléphone, je croyais appeler un centre de loisirs alors que j'appelais une
agence de voyages, on me proposa de voyager. Je n'avais jamais fait ça de ma vie, mais après tout, pourquoi pas? Si je me plantais, on verrait bien.
Comme j'étais désormais titulaire d'un DEFA (diplôme d'état de formation d'animateur) obtenu en retournant en pension à presque 30 ans, on me donna une équivalence du
BTS Tourisme. J'avais une bonne culture générale, je parlais des langues étrangères, une bonne mémoire, je savais manoeuvrer un groupe et organiser mon travail, je me dis qu'il fallait voir.
J'accompagnais des groupes pendant plus de 15 ans.
C'était éreintant, fatigant, mais passionnant. Parfois très dur avec les guides locaux quand ils voulaient nous traîner chez leurs copains qui avaient des boutiques. Il
fallait refuser et imposer les visites prévues. Privilégier la visite de Topkapi au lieu du Bazar d'Istambul, ça n'est pas toujours facile à obtenir. Mais j'ai du répondant, et ça ne se passait pas
trop mal.
Avec les chauffeurs, j'avais mes préférences. Certains étaient de vrais dragueurs et j'éliminais d'office ces agences là. J'avais été échaudée après avoir refusé les
avances de l'un d'eux. Au retour, il fit au responsable du personnel un rapport catastrophique sur mon travail. Je compris la leçon et me fis une liste noire d'agences au personnel pourri.
Parfois c'était pour les conditions d'hébergement ou de voyage. Je me souviens d'une compagnie qui desservait les Iles Canaries! Quand j'ai vu l'avion qui devait nous emmener, j'aurais été seule je
serais partie en courant! Avec 50 clampins derrière moi, j'ai du monter sur une passerelle qui branlait de partout, m'asseoir sur un siège défoncé, et faire bonne figure à mes touristes par dessus
le marché! Les avions-poubelles ne sont pas un phénomène nouveau. Je fis un voyage de retour entre les Canaries et Barcelone avec un espagnol mort de peur à mes côtés. Il
passa son temps cramponné à son chapelet, implorant la "Madre de Dios" toutes les 15 secondes, et me broyait le bras quand les trous d'air ou un raté dans le
moteur l'inquiétaient! Ce fut un véritable cauchemar et je rayais celle ci de la liste des agences fréquentables.
Je ne fis jamais partie du personnel des agences, mais je travaillais à la vacation. Cela me permettait de choisir les entreprises qui m'intéressaient et de
refuser les autres. En début d'année je recevais un programme, des dates et des destinations que j'acceptais ou non. Une fois le voyage accepté, je mettais un point d'honneur à ne
pas prendre une autre destination qui m'aurait mieux convenue. Ainsi les agences me faisaient confiance et parfois elles me récompensaient par un "voyage-détente" aux Caraïbes ou en Italie,
pays que j'affectionne particulièrement.
Parfois le voyage était annulé, mais les agences sérieuses nous trouvaient
des remplacements chez des collègues. Car bien que nous fassions le nombre d'heures requis pour y avoir droit, nous n'avions pas de chômage puisque nous étions considérés comme "travailleurs
saisonniers". Il fallait économiser l'été pour l'hiver. Je bouclais presque mon tour du monde, de l'Australie au Canada, de la Thaîlande aux Carâïbes. Jamais je n'aurais pu m'offrir ces
voyages avec mes finances. Je me suis régalée pendant toutes ces années de cécouverte en découverte, de surprise en émerveillement ou en tristesse face à des conditions de vie que je trouvais
indignes. Mais que les guides touristiques jugeaient "pittoresques". Comme les tanneurs de Fès. Ces homme qui pataugeaient dans la boue, la laine et les détritus divers me faisaient pitié. Et
nous, on venait là pour jouer les voyeurs! J'avais honte de moi et je vivais très mal ces moments là.
Et voilà, aujourd'hui, j'ai 60 ans exactement puisque je suis née à 23h environ. Et j'ai aimé ma vie. J'en ai bavé des bons coups, mais je suis toujours allée au travail avec
plaisir, jamais je ne me suis ennuyée et j'ai toujours appris quelque chose de nouveau. J'ai toujours eu de quoi vivre à condition de ne pas avoir d'ambitions démesurées. J'ai eu une vie
passionnante et j'espère que mes années à venir seront aussi riches que celles passées, avec mon mari, les gens que j'aime, mes amis chers, la poterie que je n'ai jamais abandonnée.
Vous pouvez penser que cette vie fut cahotique. C'est vrai que ça manque un peu de cohérence. Mais est ce que ce n'est pas ça qui fait le charme de cette vie? Maintenant que
je suis "sexygénaire" (sexagénaire qui ne cherche plus à plaire mais à ne pas déplaire!), j'espère bien en profiter pour encore apprendre jusqu'à la fin de mes jours. Et prendre le temps de
m'émerveiller encore et encore.
Je vous souhaite une aussi belle vie que la mienne. Bonne semaine..